APRÈS PLUS D’UNE DÉCENNIE DE MYSTÈRE ET DE CONTROVERSES : Le procès Dangnivo s’ouvre avec de troublantes révélations

Alfred ADJOMAGBOSSOU
7 min de lecture

Après une période de plus de dix ans où des questions sans réponses, des controverses et des retards se sont succédé, le procès de l’affaire Urbain Pierre Dangnivo a finalement débuté ce mardi 11 mars 2025 au Tribunal de première instance de Cotonou. Ce cadre du ministère de l’Économie et des Finances, également militant de l’opposition, avait disparu le 17 août 2010, suscitant immédiatement des soupçons de crime politique. Depuis 2010, l’opposition et divers syndicats affirment qu’il s’agit d’un assassinat commandité par le pouvoir en place à l’époque, en raison des informations compromettantes détenues par Dangnivo sur des affaires de scandales financiers impliquant des hauts responsables. Malgré la découverte d’un corps en septembre 2010 (non identifié par la famille comme étant celui du disparu) et l’arrestation de deux suspects, l’affaire est restée en suspens devant la justice pendant de nombreuses années.

Aujourd’hui, le très attendu procès se déroule dans la salle G du tribunal, avec une forte couverture médiatique. Un écran géant a été installé pour suivre l’audience et plusieurs personnalités, étudiants en droit et membres de la famille de la victime sont présents. Les deux accusés, Kossi Alofa et Donatien Amoussou, poursuivis respectivement pour assassinat et complicité d’assassinat, ont été appelés à témoigner. Le président du tribunal a précisé que « ce procès n’est pas une nouvelle affaire, mais une continuation des débats pour examiner les éléments déjà abordés lors des procédures antérieures ». Il a également assuré que chaque accusé bénéficiait d’une défense.

Kossi Alofa à la barre : des révélations troublantes

Au cours des premiers échanges, Kossi Alofa a surpris la cour en affirmant que son véritable nom est Alofa Codjo et non Codjo Cossi Alofa, comme inscrit dans les dossiers judiciaires. Il attribue cette confusion au commissaire Aledji, qui lui aurait donné un second prénom.

Les propos de Kossi Alofa prennent ensuite une tournure plus grave lorsqu’il affirme avoir été contacté pour “faire un travail pour le président de la République de l’époque”. Selon lui, il lui a été expliqué que “dans un pays, si certains citoyens gênent le président, on s’occupe d’eux.”

Alofa soutient que Dangnivo possédait des renseignements compromettants pour l’ancien régime et qu’il lui a été proposé une somme de 25 millions FCFA et sa liberté s’il acceptait d’exécuter la mission qui lui était confiée. Cependant, il affirme ne jamais avoir reçu cet argent. Lors des interrogations, Alofa explique qu’il ignore comment un treillis militaire s’est retrouvé à son domicile. Il soutient également ne pas savoir ce qu’est devenu le corps de Dangnivo, jusqu’à ce qu’un cadavre soit retrouvé chez lui à Womey.

Interrogé sur son passé, Alofa révèle avoir été arrêté dans la nuit du 16 août 2010, soit la veille de la disparition de Dangnivo, pour vol de moto. Il raconte qu’il était en compagnie d’un complice qui, lui, a réussi à prendre la fuite. Placé en détention à Godomey, il affirme que son téléphone, confisqué par la police, recevait encore des appels de son complice. Une fois transféré à la prison civile de Cotonou le 14 septembre 2010, il dit avoir contacté son ami pour lui demander de lui prendre un avocat.

Alofa poursuit son témoignage en relatant une scène digne d’un film d’espionnage. Selon lui, un jour vers 4 heures du matin, des hommes l’auraient cagoulé et embarqué dans un véhicule. Il se souvient leur avoir demandé où ils l’emmenaient, ce à quoi ils lui auraient répondu qu’ils allaient le déposer au Togo. Mais le trajet, raconte-t-il, a duré plus longtemps que prévu. Finalement, le convoi s’est arrêté à Hillacondji, la frontière entre le Bénin et le Togo, où on l’aurait laissé. Déboussolé, il s’est alors présenté aux autorités togolaises, qui l’ont gardé en détention pendant 17 jours avant de le remettre aux autorités béninoises.

Face aux déclarations de l’accusé, les avocats de la partie civile l’ont pressé de questions. L’un d’eux lui a demandé s’il avait déjà entendu parler d’Urbain Pierre Dangnivo avant cette affaire. Alofa a répondu : “Non, je ne le connaissais pas”, avant d’ajouter que c’est uniquement à cause de cette affaire qu’il se retrouve aujourd’hui devant la justice.

Lorsqu’on lui a demandé s’il avait réellement tué Urbain Dangnivo, il a nié en bloc : “On m’a juste demandé de dire que c’était moi qui l’avais éliminé”. Un autre avocat l’a interrogé sur son niveau d’instruction, ce à quoi il a répondu qu’il s’était arrêté en classe de CE1. L’avocat a alors soulevé une question troublante : “Comment, avec un niveau d’études aussi bas, avez-vous pu répéter des déclarations complexes mot pour mot ?”.

Ce procès, prévu pour durer jusqu’au 14 mars 2025, est perçu comme une occasion historique pour faire la lumière sur l’un des plus grands mystères judiciaires du Bénin. Entre accusations de manipulation, soupçons de crime d’État et controverses autour des preuves, l’issue du procès pourrait avoir de lourdes répercussions, tant sur le plan judiciaire que politique.

Le procureur de la République, Olushegun Tidjani Serpos, a réaffirmé sa volonté d’aller jusqu’au bout de cette affaire pour que “toute la vérité éclate et que justice soit rendue”. Les prochains jours s’annoncent décisifs donc.

✍️ A. M. A.

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